úrs, tout comme tröll désigne les
géants malfaisants et démoniaques. C'est également le nom d'une rune qui
produit un effet maléfique ou bénéfique : séduire les femmes [2].
Le mot tröll désigne
exclusivement le géant en tant que monstre hostile, et à partir du moyen
âge des esprits maléfiques particuliers. Notamment, ils sont associés au
pouvoir de provoquer des maladies. On trouve également une sorte de
lutins, le hudrefolk, qui intervient dans les légendes
d'enfants incubes.
Le géant entendu en ce sens est donc une
créature sale, poilue, laide, stupide et surtout bruyante. Malfaisante et
violente donc, mais assez facile à vaincre à cause de sa bêtise. Voilà qui
donne une image sympathique du bon gros pénible qui va troller dans les
forums de discussion...
Cependant un troll dans un forum de
discussion, car c'est avant tout l'usage qui nous intéresse ici, provoque
au contraire des dégâts : pollution du forum par une saturations de
messages, oubli de la discussion (au cas où le troll ne soit pas
initiateur du sujet de discussion) et finalement impossibilité de
poursuivre.
to troll
To troll, en anglais,
consiste à pêcher à la cuiller (on apprendra d'ailleurs que la cuiller est
un leurre métallique de forme creuse et incurvée). Par passage sur
l'internet, il s'agit de poster des messages ineptes (des leurres) en
espérant obtenir d'autres messages. Certaines sources indiquent que le
terme dériverait de to trawl, pêcher au chalut ou à la
traîne. Dans certaines FAQ anglophones, on explique ainsi que troller
équivaut à partir à la pêche aux messages incendiaires (« fishing for
flames »).
Étymologie pour bon gros troll
On pourra avantageusement poursuivre cette
analyse passionnante de l'étymologie en évoquant d'autres origines...
Le lecteur pourra se rendre sur langue-française,
et découvrira par exemple que le verbe troller existe en
ancien français. Troller, v. n. Terme de vénerie, quêter
au hasard (in. Lexique de l'Ancien Français, Frédéric
Godefroy, Paris, Honoré Champion, 1994). Un autre intervenant de ce site
indique que le verbe « trôler », en français, serait issu du
latin populaire trahere (« suivre à la
trace ») et signifierait « aller de ça, de là »,
« mener, promener de tous côtés » et encore « tenir des
propos inconsidérés ».
Le présent article tournant résolument au gang
bang sur colléoptères, n'hésitons pas à signaler une autre étymologie
possible (fournie par le Lexique des termes
employés sur Usenet) : passant du scandinave au hollandais, puis
du hollandais au français, le « tröll » serait devenu le
« drolle », un être malfaisant jouant des tours, mais que l'on
ne pouvait prendre au sérieux. Finalement, le sens et l'orthographe se
sont fixés sur la version « drôle » que nous connaissons
désormais.
Signalons encore l'allemand : Troll (Kobold) lutin ; et la forme verbale sich trollen : décamper, déguerpir, détaler [3].
Le troll, un peu plus loin
Venons maintenant plus directement à l'objet
de cet article. On a vu que le troll tire son origine des newsgroups.
Cependant, les newsgroups étant moins utilisés
par le grand public et étant déjà totalement pollués par la publicité, ils
sont devenus un espace de jeu beaucoup moins attractif pour le troll.
Les nouveaux territoires de prédilection du
troll sont désormais :
les listes de discussion par email ; il s'agit
ici des listes publiques, auxquelles tout le monde peut s'abonner, et non
modérées (c'est-à-dire que les messages sont repercutés à l'ensemble des
abonnés dès qu'ils sont envoyés, sans validation par un
administrateur) ;
les forums de discussion sur le Web. La permanence de
ces forums (les messages restent indéfiniment en ligne) et leur forte
fréquentation les rendent terriblement attractifs.
Si l'activité trollesque dans les newsgroups
est largement documentée, celle qui s'attaque aux listes de discussion
(mailing-lists) et aux forums du Web est peu traitée par les experts ès
trolls.
Les messages des trolls
Évidemment, le troll se reconnaît à ses
messages (messages dont le seul but est, rappelons-le, la pollution du
forum en provoquant une avalanche de réponses sans intérêt). Les
caractéristiques des messages trollesques sont les suivantes :
À l'origine, sur les newsgroups, la stratégie
principale est le crosspost, c'est-à-dire l'envoi d'un
message sur plusieurs forums aux sujets différents (ou, mieux,
contradictoires). Il s'agit de mélanger des discussions aux thèmes
opposés, et de provoquer ainsi une flame war (guerre de
messages incendiaires) entre des interlocuteurs qui ne devaient pas, à
l'origine, discuter ensemble (car leurs préoccupations sont différentes).
Un groupe de trolls a ainsi déclenché une invraissemblable guerre en
mélangeant les messages des listes alt.smokers (les fumeurs),
can.talk.smoking, alt.support.non-smokers (non-fumeurs), asthma
(asthmatiques). Sur le Web et dans les mailing-lists, de telles stratégies
sont plus difficiles à mettre en place.
Cependant, de cette stratégie du mélange des sujets,
le troll du Web et des mailing-lists conserve cet usage immodéré du
message hors thème. C'est même la principale stratégie de pollution :
dans un forum consacré à Vivendi, un interminable message rappelant tout
l'historique du mouvement trotskyste.
Basique : la bonne grosse provocation et
l'insulte. L'idéal, pour encore plus d'efficacité, consiste à utiliser une
image qui insulte un autre groupe humain. Par exemple : « espèce
de sale australien, bâtard de fils de putes et de taulards, résidus de la
lie de l'Empire » va immédiatement faire intervenir de bonnes âmes
persuadées qu'il est passionnant, dans un forum consacré à la culture des
figues en Ontario, de défendre l'honneur des australiens, des taulards et
des victimes de la prostitution ; on peut également espérer un
historique complet de l'Empire anglais, puis une dénonciation virulente de
l'impérialisme contemporain...
Les réponses systématiques. Toute réponse creuse à un
message creux permet d'entretenir la dynamique du groupe. De fait, on
constate le plus souvent que les victimes d'un troll, en répondant à son
message et en se lançant dans d'interminables débats oiseux, deviennent à
leur tour des trolls. L'aspect plus ou moins systématique des réponses
permet au passage de différencier le troll bête du troll méchant (voir ces
notions ci-après) : le troll bête répond à tous les
messages qui suivent son message initial, à l'inverse du troll méchant qui
se contente d'entretenir le mouvement par quelques interventions très
ciblées (il y a donc, chez le troll méchant, une sorte d'économie de
moyens qu'il faut porter à son crédit).
Les messages trollesques refusent systématiquement
d'aborder le fond et privilégient la forme des messages : « mais
pourquoi tu me tutoies... », « moi je ne t'ai pas agressé alors
pourquoi tu m'agresses » ; « t'as vu comment il m'a causé
l'autre... tu trouves pas qu'il exagère ? » ; « purée,
les fautes d'orthographe ! » ; « c'est nul de
critiquer ton interlocuteur parce qu'il fait des fautes »...
Très faciles, les messages qui commentent la gestion
du forum au lieu de l'objet de la discussion : « on peut pas
corriger ses messages ? » ; « je crois qu'on m'a sucré
mon message, mais il est revenu » ; « ah ah, je vois
comment vous fonctionnez sur ce forum ! ».
Dans son refus d'aborder le fond, de privilégier la
forme et de débattre sans fin de la gestion des forums, le troll a une
propension inimaginable à se placer dans l'affectif. Ses messages
deviennent un jeu subtile de connivences, de divisions, de recherche
d'alliés et d'ennemis. Il se croit ou se prétend copain avec Untel, alors
que Machin est méchant et le persécute, et Bidule est maqué avec Truc,
puis Trucmuche s'est engueulé avec ses Bisounours. En fin de compte, on
obtient des messages très constructifs sur le thème : « Machin a
raison parce qu'il est gentil, Truc a tort parce qu'il est méchant ».
Nous avons dit plus haut que la technique du crosspost (mélange des messages sur plusieurs forums) était
rare sur les mailing-lists et les forums du Web ; en réalité, on en
trouve une variante qui consiste à diversifier ses supports. Troller sur
le forum public, se plaindre de l'accueil peu sympathique qu'on y a reçu
dans les forums privés ou publics, lettres aux admins, lettres de plainte
sur la mailing-list associés au même site, etc.
Une fois parfaitement identifié, et ses thèmes de
discussion épuisés, le dernier sujet du troll est de se prétendre victime
d'atteintes inadmissibles à sa liberté d'expression. Sujet qui, lui-même,
ne sera jamais abordé sur le fond, mais sur la forme, la gestion des
forums par les méchants administrateurs qui ne m'aiment pas, le manque de
politesse des intervenants.
Phase ultime : les messages de sabotage, avec au
pire : tentatives de destruction physique du forum (virus dans une
mailing-list, messages « hors format » sur le Web pour faire
exploser la page, etc.).
Catégories de troll
Après avoir détaillé un possible classement en
types de messages, on peut essayer une autre approche plus générale :
les regrouper en grandes familles, ou catégories.
1. Le troll débutant
Le troll débutant (ou : le troll qui
s'ignore) est une façon de troller par ignorance de la nétiquette et du
fonctionnement technique, sans véritable intention de nuire. Poster
n'importe quoi n'importe où, par exemple : « est-ce que vous
avez le numéro de téléphone de Jacques Chirac ». Comble du troll
débutant : s'engueuler pendant toute une journée avec un Mailer
Daemon (robot renvoyant automatiquement les messages à leur expéditeur
pour signaler une erreur d'adresse email).
On peut considérer comme un troll débutant
toute personne qui répond au message d'un autre troll.
2. Le troll bête
Persuadé d'avoir une opinion valable sur tout,
d'être de bonne foi, et que sa diarhée verbale intéresse quelqu'un d'autre
que lui, le troll bête prend l'apparence d'un message véritable. Assez
redoutable en ceci qu'il refusera la qualification de troll. Exemple : « Amha, bon j'y connais rien, et je ne
sais pas de quoi vous parlez, d'ailleurs j'ai pas lu vos messages, c'était
trop long ! :-))) mais il me semble que vous avez peut être pas
tout à fait tort ni raison ;o) ».
Attention : le troll bête peut devenir
méchant rapidement, puisqu'il est sûr de son bon droit. Comme le
rappellent avec sagesse les vieilles légendes nordiques :
« quand troll vexé, troll devenir encore plus chiant ».
3. Le troll méchant
C'est le troll le plus connu, et pour lequel
on trouve la littérature la plus abondante. Son but est, consciemment, de
tuer les forums (déclencher des flame wars). Par
amusement, parce que le sujet du forum lui déplait, parce que les admins
du forum l'ont vexé. Parce que dehors il pleut et qu'il s'emmerde au
boulot.
Ce qui, au final, nous donne le genre
synthétique bien connu du « troll bête et méchant ». Il cumule
tous les types détaillés plus haut. Un rapide profil psychologique de ce
troll nous donne :
mauvaise foi à toute épreuve,
nullité conceptuelle,
autodérision de façade,
tics de langage et smileys,
bassesse inimaginable.
On retrouvera là les marques permettant de
diagnostiquer que le sujet est atteint de « fufisme », décrit
ainsi dans le Lexique des termes
employés sur Usenet : « Maladie contagieuse d'origine virale
(HFV : Human Fufismae Virus) dont les syndromes
sont : mauvaise foi, perfidie dans les attaques "ad hominem",
torpillage des processus de création de groupes, ergotage sans fin pour
savoir s'il faut un "s" à maths, si un vote BLANC compte pour 1/4 de OUI
ou 2/3 de NON, etc. »
Le troll bête et méchant connait généralement
toutes les ficelles des forums. Il est souvent bien plus compétent dans
cette matière que l'administrateur lui-même. Par exemple, beaucoup
d'admins de forums ne connaissent pas le point Godwin (mort de
l'échange), alors que c'est très exactement ce que recherche ce troll.
Que faire face à un troll ?
Jeter un dé 10 et utiliser sa hache à deux
mains ne vous servira ici à rien. Dans l'absolu, il n'y a malheuresusement
pas grand chose à faire contre un troll, si ce n'est d'user de sa
stupidité pour le vaincre. Essayons tout de même d'esquisser quelques
stratégies relatives aux catégories de troll.
1. Le troll débutant
Tenter la pédagogie : « Mailer
Daemon est ton ami, Mailer Daemon pas se foutre de ta gueule ». Si le
troll débutant est persévérant : « oui m'enfin bon, il pourrait
me répondre poliment, ce monsieur Daemon », il est tout à fait
légitime d'utiliser l'insulte et la coupure d'accès. Le troll est
« bannis » du forum. En tant que débutant, il a du mal à recréer
des adresses email bidons. Pour la petite histoire, cette méthode à la dure a bien fonctionné sur les abonnés d'AOL en
1996-1997 (certains administrateurs de forums ayant même interdit l'accès
aux adresses en @aol.com).
2. Le troll bête
Pédagogie toujours, essayer par des
explications de démontrer la nullité conceptuelle et le hors sujet, mais
gentiment, avec humanité dirons-nous. Difficulté : le troll bête est
par définition convaincu de l'intérêt de ses contributions pour le futur
de la démocratie.
En cas d'échec, l'humiliation publique peut
s'avérer payante. Il est conseillé de s'y mettre à plusieurs, de répéter
la manoeuvre dans un intervalle de temps très court, et d'user d'une
ironie violente et saignante. Sinon vos messages risquent de provoquer
l'effet inverse, et de devenir eux-mêmes source d'interminables débats
oiseux. En particulier, l'intervention ne doit laisser aucun doute sur son
but (l'humiliation violente, publique et immédiate). Cette stratégie vous
autorisera à afficher le logo « Attention, admin
méchant » [4].
3. Le troll méchant
La règle traditionnelle pour lutter contre un
troll méchant consiste à ignorer ses messages. « Do not feed the
troll », dit l'adage. Cependant, sur les forums du Web et les
mailing-list, dont la plupart des usagers n'ont aucune connaissance de la
nétiquette, il est illusoire de croire que personne ne va répondre.
Certains coups particulièrement tordus sont
parfois utilisés, certains étant eux-mêmes inadmissibles. On peut par
exemple supprimer non le message initial du troll (qui immédiatement
relancera le débat sur le thème de sa liberté d'expression), mais en
sucrant toutes les réponses à ce message (quitte à expliquer en privé aux
auteurs de ces réponses le pourquoi de la manoeuvre). On assiste parfois à
cette méthode ordurière qui consiste à lever l'anonymat du troll en
révélant sa véritable identité.
Mais il semble que, si l'on veut maintenir des
forums ouverts (les messages sont publiés dès qu'ils sont envoyés), face à
un troll, la seule technique est la guerre des tranchées : plusieurs
administrateurs surveillent quasiment en permanence les forums pour
bloquer aussi rapidement que possible les dérives trollesques.
De fait, un administrateur isolé n'aura jamais
le dessus face à un troll déterminé, car ce dernier est ainsi configuré
qu'il est plus souvent sur le forum que l'administrateur lui-même.
D'ailleurs un très grand nombre d'administrateurs de forums (ou
mailing-lists), isolés, après plusieurs passages de trolls méchants,
passent carrément en listes modérées a priori, montent des coopératives
d'achats solidaires de Valium, ou militent à la NRA. On constate
malheureusement que plus un webmestre est expérimenté, moins il sera
favorable à la présence de forums sur son site ou de mailing-lists
ouvertes.
Règles de survie minimale
Ne jamais sembler donner raison au troll. Par exemple,
proscrire tout message qui commence par « sur ce point tu as raison
mais... » ; « la question est intéressante mais... ».
Pour la bonne et simple raison que le troll ne suit jamais
les règles de la discussion (définitions des termes, échange
d'arguments, réponses aux questions).
Ne jamais tenter d'arrondir les angles par des mails
privés car ils seront toujours utilisés pour montrer la duplicité des
admins, ou comme témoignage fictif d'une connivence avec un autre
intervenant : « machin m'a écrit pour me dire que... ».
Ne jamais laisser les trolls se multiplier, sinon ils
saccagent votre espace. En ce sens, effectuer un marquage (plus ou moins
rude), pour pouvoir reconnaître du premier coup d'oeil le troll lorsqu'il
revient, y compris sous une autre identité.
Se faire à l'idée que le troll peut avoir le dessus.
Si vous pensez que votre forum résistera indéfiniment aux attaques
trollesques, qu'il sera toujours un royaume de paix et de respect, vous
vous préparez à devenir un admin aigri. Et l'admin aigri devient
rapidement un troll sur son propre forum (ce qui n'était pas le but
initial du bidule...).
Si votre forum devient très actif, n'hésitez pas à
vous faire aider pour son administration. Isolé, l'admin s'use très vite.
Et lorsqu'il y a plusieurs administrateurs, il convient de définir
quelques règles minimales dans les gestion du forum ; en effet, rien
de réjouit plus le troll que les contradictions entre administrateurs.
Voilà quelques petits conseils dans la lutte
perpétuelle contre les trolls. Nous démontrerons une autre fois en quoi le
hacker (le hacheur) est l'héritier de la dialectique antique. Merci de
votre attention et à bientôt.
[1] épisode commun à d'autres mythologies, on songe bien sûr à
la guerre entre les Olympiens et les Géants, parfois confondue avec celle
contre les Titans.
[2] Cf. Le
voyage de Skírnir (Skírnirför, 36) : « Le "Th" je le grave / Et
les trois lettres : /Rut et Rage / Et Détresse, / Je les gratterai /
Comme je les ai gravées ici / Si le besoin s'en presse. » in. Edda poétique, trad. Régis Boyer, Paris, Fayard, 1992.
[3] On trouve
peut être une racine mythologique à partir du Kobold,
puisque l'un des premiers langages de programmation est le COBOL (COmmon
Business Oriented Language).
[4] Au rayon
des pratiques contestables du méchant admin de la mort qui tue, il est
conseillé de se documenter auprès du « Bastard Operator from
Hell ».