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La vie rêvée des
anges Qui a dit que
l’histoire ne se répétait jamais ? Il y a deux ans de cela, les
excédants de dollars qu’avait permis de dégager la forte croissance
américaine des années 90 circulaient à tire-larigot sur Internet. Les
anges abreuvaient des sociétés assoiffées et se laissaient envoûter par
des business plans prévoyant des bénéfices sous dix ans (dans le meilleur
des cas !). C’était le temps de l’insouciance. A peine les demandes
d’investissement étaient-elles lues que la signature céleste d’un ange
était apposée au bas d’un chèque en général de plusieurs millions de
dollars : la vie était un songe. Les uns s’achetaient des ordinateurs
nec plus ultra, mettaient en ligne des recettes de cuisine, des photos
destinées à un public majeur de connaisseurs ou bien des centrales d’achat
de toutes sortes, s’installaient sous le soleil californien de la Silicon
Valley ou dans le bouillonnant quartier du Sentier et dépensaient sans
compter les crédits alloués en menant un train de vie somptuaire. C’était
l’époque des années folles revisitées à la sauce bourgeois bohème de début
de millénaire. Les autres, les business angels, enregistraient des retours
sur investissement frôlant les 200%, croulaient sous les demandes de
financement de jeunes entrepreneurs persuadés d’être touchés par la grâce,
exhibaient devant les caméras du monde entier leurs petites sociétés
prodiges et chaque jour s’élevaient vers les cimes inconnues de la gloire.
Avec leurs yeux bienveillants ils se montraient conciliants et
compréhensifs au point d’accepter des seconds tours de table. Il fallait
bien évidemment laisser le temps aux consommateurs de se rendre compte du
génie des idées : à l’instar des poètes, les start-upers, ces "vastes
oiseaux des mers (..) semblables au prince des nuées", se prenaient pour
des incompris, hors du temps et de l’espace. Mais un jour de mars
2000, le Nasdaq, le baromètre de la santé des anges, s’effondra. Et oui,
toutes les belles histoires ont une fin. Aujourd’hui, un dollar investi
dans une start-up spécialisée dans les recettes de cuisines ou dans la
vente en ligne rapporte à peine plus de 50 cents. Les Séraphins et autres
Chérubins se sont brûlés les ailes en s’élevant et prouvent une nouvelle
fois la pertinence du fameux mythe d’Icare. Depuis, la chute vertigineuse
des valeurs n’a d’égale que la décadence angélique des investisseurs. Mais
comme il est d’usage de dire, l’important ce n’est pas tant la
chute…Enfin, comme nous le rappelle encore le stratosphérique plongeon de
la station spatiale soviétique MIR, il ne fait guère bon léviter à des
centaines de mètres au-dessus de la surface de la terre. Ah, ce qu’on est
bien avec les pieds sur Terre !
C’est tellement beau,
l’amour…!
Te quiero. Sans cesse,
dans nos oreilles revient ce lancinant refrain désormais célèbre :
l’Internet est moribond, pris dans une tourmente dont personne ne connaît
l’issue…Les start-ups ont la mine des mauvais jours, les encarts
publicitaires des sites sont délaissés ou bradés et, indicateur ô combien
symbolique et vénéré par certaines personnes, le Nasdaq implose de
l’intérieur. La détresse d’un champ de ruine, voilà le spectacle de la
Toile que véhiculent les canards et chroniqueurs. Mais, en fait, ras le
bol d’entendre ces sérénades de veuves éplorées ! La Toile ne se
réduit pas aux business de quelques opportunistes qui en dépit du bon sens
et des règles économiques de base ont tenté de s’enrichir (en millions de
dollars si possible) en vendant en ligne du matériel de bricolage !
Ce n’est pas non plus uniquement un immense centre commercial où les sites
de Bourse en ligne côtoient les vendeurs de pizzas. De toute façon, on a
cure de savoir si la Margharita à l’huile d’olive se vend bien. En somme,
malgré ce que tente de nous faire croire une propagande du grand captal,
le Web ne se résume pas à l’utile, au conventionnel, au sérieux, aux cours
de Bourse et aux autres analyses techniques. Au détour de certains
sentiers, on trouve de la vie, du détachement, du marrant, du futile, de
l’esthétisme, de la convivialité et même de l’amour. Surfer sur cette
vague procure une inestimable bouffée d’oxygène. Cet Internet-là, c’est
celui des copains, des étudiants et des couples. Dans ce domaine très
créatif et divertissant, levée de fonds et introduction en bourse sont des
vocables bannis de la langue. Tout est au contraire fait pour rendre
l’espace convivial et humain, vivant en somme. La Toile, le théâtre des
grands sentiments me diriez-vous l’air un peu moqueur ? On n'en est
peut-être pas si loin même si on ne poussera pas jusqu’à la comédie
romantique cul cul la praline avec Tom Hanks et Meg Ryan "You’ve got an
E-mail". Pourquoi ne pas croire que le grand et vrai amour, celui qui nous
transportera de bonheur et de plaisir pour l’éternité et qui habitera nos
rêves les plus fous, ne se trouve pas sur un forum de discussion ?
Pourquoi ces flirts électroniques, ces cyber romances, ces relations
épistolaires intensément vécues ne pourraient pas aboutir sur le porche
d’une mairie en face de monsieur le Maire ? Les psychologues
rabat-joie y verront certainement "le tabou de la rencontre directe, une
intimité largement factice" (Philippe Breton), l’expression de
schizophrénie à travers le maquillage de la réalité ou encore la peur du
regard de l’autre mais, après tout, l’essentiel n’est-il pas de se sentir
à l’aise, écouté et peut-être même aimé ? Faire un plongeon dans ce
monde magique, sans frontières où l’on peut se laisser aller aux
déclarations les plus folles, où l’intellectuel prime sur le physique (au
moins dans un premier temps, on n’est quand même pas encore des esprits
purs !) est une véritable cure vivifiante. Toutefois, assez souvent,
on tombe davantage sur du sexe que sur de l’amour. Les sites
pornographiques où le sexe est déballé de manière indécente pullulent et
concentrent tous les frustrés et les timides qui assouvissent leurs
fantasmes inavoués. Mais, après tout, qu’il y ait des comportements
déviants ne doit pas occulter la réalité substantielle des forums dédiés
aux rencontres. Enfin, comme chacun peut rencontrer et dialoguer en
continu avec plusieurs millions d’interlocuteurs à travers le monde, peut
être que la plus grosse menace qui va peser sur nos épaules dans les
années à venir n’est autre que le cyber adultère ! Et là pour le
coup, on va bien se bidonner. Chronique d’un
Internaute pas comme les autres
Paul, internaute
professionnel, témoigne de son Internet à lui. Extraits "Ma journée commence à
5 heures du matin. Instinctivement, je bondis sur l’écran de mon
ordinateur surpuissant 99 Méga Pictets de mémoire infinie. Mon premier
réflexe consiste à surveiller les cotations hors séance de la Bourse de
Paris, car j’y ai investi quelques francs (en l’occurrence les emprunts
russes dont j’ai hérité par mon grand-oncle). Après la minutieuse analyse
des graphiques, des prévisions et des commentaires de spécialistes
américains en qui j’ai entièrement confiance, je décide de passer mes
ordres de Bourse via le site Nasdaqcrash.com. J’aime bien ce site, les
couleurs sont vives et les phrases pas compliquées à comprendre. Je crois
que je vais faire de bonnes affaires car j’ai eu un filon : Tom qui
travaille chez Aventure m’a dit qu’ils allaient décrocher un gros contrat.
Ca va sûrement faire grimper l’action " "9 heures 13 : il
est tant de regarder mes E-mails. Peut-être que mes amis argentins avec
lesquels je discute des fois sur un forum de discussion m’ont envoyé un
message. J’aime bien recevoir des messages parce que comme ça, j’ai
l’impression que des gens pensent à moi. J’en ai seize, ce qui est déjà
pas mal. Pablo, un ami colombien, m’a dit qu’il ne fait pas très beau
là-bas. Je suis assez triste pour lui. La Colombie semble être un pays
chouette ; je n’y suis jamais allé (car tout l’argent que je gagne,
je l’investis sur Nasdaqcrash) mais j’ai déjà vu des photos avec les
chutes du Niagara et la plage de Copacabana. Assez rêvasser, il faut
revenir à la Bourse." L’action Aventure est
en chute libre (-15%). Je suis un peu déçu surtout que mon site
d’information et d’actualité n’a toujours pas fait état du super contrat
que Aventure doit signer. Maman m’a dit de faire attention à Tom ;
elle ne l’aime pas trop à cause de ses joues qui sont trop joufflues.
Maman est physionomiste et voit en un coup d’œil le caractère des gens.
J’aurais pas dû faire confiance à Tom. Pour me rétablir de ce
fâcheux coup du sort, je décide de jouer aux pronostiques sportifs juste
avant mon déjeuner. Je suis très bon surtout pour pronostiquer les
championnats de Belgique de natation synchronisée. J’ai déjà gagné 6000
Lires (l’embêtant c’est qu’on est payé en Lires sur ce site) et j’ai bon
espoir pour le championnat de demain. Hier par exemple, j’ai gagné deux
places de cinéma. J’aime pas trop le cinéma parce qu’il faut sortir de
chez soi et moi je suis bien chez moi alors j'ai revendu mes places sur un
site d'enchères contre deux actions Aventure. C’était pas une bonne chose.
Il a fallu que j’aille les revendre tout de suite car la société allait
annoncer sa cession d’activité pour manque de clients. Tom doit être assez
triste. Je l’appellerai plus tard avec ma WebCam. On fera une vidéo
conférence. Moi j’aime bien car on voit les gens à qui on parle C’est pour
ça que j’aime pas trop les téléphones mobiles. On sait jamais ce que
l’autre fait en te parlant. Il est l’heure de
déjeuner alors j’envoie un E-mail au livreur de pizza pour qu’il me livre
une Hawaïenne avec double dose d’ananas. L’ananas ça me rappelle la
Colombie à cause du goût. Tout en mangeant, je regarde un film sur NetTV.
La connexion ultra rapide est, je pense, un bon investissement quand on
regarde beaucoup de films comme moi sur un PC. Pour digérer et me
relaxer, je vais appeler une masseuse qui vient chez moi. C’est sympa. Je
suis habillé, assis sur ma chaise et je me fais triturer les doigts de
pied. C’est très important pour un manager de la Bourse comme moi d’avoir
les pieds…en éventail." PS Cette fiction est
complètement irréaliste. Toute ressemblance avec la réalité n’est que pure
coïncidence.
Mathieu MunueraSi vous souhaitez
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