Les associations de lutte contre la
pédo-criminalité sur internet l’avaient réclamé.
L’Office fédéral de la police (OFP) l’avait
promis. Et pourtant, l’entrée en fonction du
Centre national de coordination pour lutter plus
efficacement contre la cybercriminalité prévue
pour le premier trimestre 2002 est reportée à
2003. Du côté de Christine Bussat, initiatrice
des Marches blanches, c’est l’écœurement: "Je me
demande où sont les priorités? Quand il s’agit
de Swissair, on trouve l’argent..." Rappelons
qu’une cellule "monitoring" (recherche de sites
sur le net), basée à Berne, avait été suspendue,
car "débordée", en 1999: elle ne comptait alors
que deux postes à mi-temps.
Aujourd’hui, pourquoi ce retard? Le Conseil
fédéral aurait pu demander un budget
extraordinaire à cet effet. Il s’est contenté
d’un budget ordinaire en requérant la
participation des cantons à hauteur de deux
tiers des frais. À l’OFP, Philippe Kronig, chef
de division, explique que la quête de personnel
et de matériel adéquats va débuter rapidement.
Cette cellule, composée de neuf personnes (au
lieu des douze promises), sera rattachée à l’OFP
mais travaillera pour les cantons. Parmi ses
tâches figure le monitoring, c’est-à-dire la
recherche active de contenus pénalement
répréhensibles. Un tri doit ensuite être
effectué, pour répertorier les sites relevant du
droit pénal suisse ou qui ont des connexions
avec notre pays. La cellule se charge alors de
décider qui des cantons ou de la Confédération
prend en charge l’enquête, afin d’éviter les
doublons.
Sites basés en Europe de l’Est
"Le problème est que les serveurs hébergeant
des sites pédophiles sont souvent basés en
Europe de l’Est, explique Philippe Kronig. Notre
travail se borne alors à informer les autorités
des pays concernés. Nous tentons également de
sensibiliser les providers (fournisseurs d’accès
à l’internet)." Par contre, les chatrooms
(forums de discussions) semblent plus propices à
trouver des amateurs d’enfants en Suisse. Quand
la police soupçonne un individu, elle identifie
son numéro IP (le numéro de l’ordinateur
utilisé). Si elle possède des éléments
suffisants, la cellule transmet ces informations
au canton dans lequel réside l’individu. Une
enquête classique peut alors débuter.
À noter encore que ce centre national
s’occupera de pédophilie, mais pas seulement. Il
aura aussi pour but de suivre l’évolution de la
cybercriminalité, en grande partie économique.
Un volet fort vaste.
À Genève, les moyens manquent
Reste qu’aujourd’hui comme demain, ce sont
les cantons qui reçoivent les dénonciations et
traquent les pédophiles. À Genève, cette tâche
est impartie à la Brigade de criminalité
informatique (BCI), sorte de service technique
chargé d’assister, entre autres, la Brigade des
mœurs. Ses effectifs viennent de doubler: elle
compte aujourd’hui quatre inspecteurs. La
pédophilie ne représente que 25% de ses
activités. Au vu de ses moyens, loin d’elle
l’idée d’être active dans la lutte contre la
pédo-criminalité sur le net: "Nous n’avons même
pas de bons ordinateurs...", soupire Philippe,
l’un des inspecteurs de la BCI.
Selon lui, la cellule fédérale prévue en 2003
ne sera d’aucune utilité: "Surveiller des
sites... Et après? Le seul travail efficace est
celui pratiqué par les policiers allemands et
américains, à savoir travailler sous couverture.
Des policiers se font passer pour des pédophiles
et tentent de s’introduire au sein de leurs
communautés virtuelles. Du coup, ils font le
boulot pour tout le monde et nous envoient de
temps à autre des tuyaux. Nous avons collaboré à
l’arrestation d’une dizaine de pédophiles en
deux ans. C’est un peu comme si on arrêtait des
toxicos au lieu d’intercepter les dealers..."
Donnant donnant
Pour s’approvisionner en images, qui
proviennent du monde entier, les pédophiles se
retrouvent, par exemple, sur les Newsgroups ou
sur International Relay Chat (IRC). Là sont
installées des centaines de canaux au sein
desquels se forment des groupes de discussion
sur une multitude de thèmes. Ces sites ne sont
pas accessibles aux novices. Pseudonymes, mots
clés, parrainage, etc., constituent des
précautions usuelles auxquelles il faut ajouter
le "droit d’accès". Pour montrer patte blanche,
l’internaute se doit d’apporter son lot d’images
personnelles. Si elles sont jugées "bonnes", un
échange privé peut commencer. C’est dans ces
forums privés qu’on peut trouver des images
terribles, allant jusqu’à la torture d’enfants.
Ce système est proche de celui d’échange des
fichiers musicaux MP3, comme Napster. Sauf
qu’ici, point de gratuité, c’est donnant
donnant.
La pointe de l’iceberg
Quant aux dénonciations de sites, elles sont
bien souvent inutilisables: soit il s’agit de
nudisme, non réprimé par la loi, soit de sites
zoophiles ou scatologiques basés sur des
serveurs à l’étranger, où ces pratiques ne
constituent pas un délit. "Les sites sur
lesquels vous tombez ne sont que la pointe de
l’iceberg, poursuit notre interlocuteur. Il
s’agit le plus souvent de vieilles photos ou de
sites-portails, composés de quelques bannières
suggestives. Pour aller plus loin, il faut
payer. Environ 70 dollars l’entrée pour des
sites "intéressants". Nous avons obtenu des
cartes de crédit à cette fin mais ne les avons
jamais utilisées car ces sites ne sont pas
hébergés sur des serveurs genevois. C’est plutôt
du genre site russe, géré par un américain...
Alors, nous remplissons une fiche que nous
envoyons à Interpol. Comme cela ne va pas assez
vite, nous utilisons beaucoup les canaux
alternatifs, à savoir des listes de diffusions
entre collègues européens et américains. Nous
nous échangeons des informations, non
confidentielles, afin de rester à niveau."
Mutisme bien compris
Les fournisseurs d’accès pourraient
théoriquement bloquer l’accès à certains sites.
S’il n’existe pas de base légale pour les y
obliger, la pression de leurs clients pourrait
les y amener. Quelles relations la BCI
entretient-elle avec les providers? "S’ils ont
une charte, c’est celle du mutisme, lance
Philippe. Les petits providers jouent le jeu,
mais les gros comme Swisscom ou Bluewin ne
veulent rien entendre."
De fait, identifier un numéro IP relève du
parcours du combattant: "Nous devons demander
l’ouverture d’une information pénale auprès du
Parquet. Si elle se fait, c’est au juge
d’instruction qui a d’autres chats à fouetter de
demander à Berne que le service approprié
(DETEC) intervienne auprès du provider. Puis
l’info fait le chemin inverse avant d’arriver
jusqu’à nous. Le processus dure environ un
mois... Et sur le net, le temps c’est
important!" Les images pornographiques
impliquent des mineurs. Si elles circulent sur
la Toile, c’est que des enfants sont abusés "en
vrai". Le principal problème est que cet outil
performant et évolutif se joue des frontières et
par là même des législations. À l’instar de la
corruption ou du blanchiment d’argent, les
justices nationales seules habilitées à
poursuivre les criminels se heurtent à des
réseaux internationaux. Quant à savoir le nombre
d’images pédophiles sur le net, c’est
impossible. Aucune estimation n’a été faite.
Interpol dispose de deux millions d’images dans
sa base de données.
Les mots sont
importants
Lorsqu’on parle de pédophile, il s’agit d’une
personne, âgée d’au moins 16ans, qui est attirée
par des enfants qui n’ont pas encore atteint le
stade de la puberté (12-13ans). La pédophilie
n’est pas une maladie mentale; elle est
considérée comme un "trouble de la préférence
sexuelle", selon la formulation de l’OMS. Le
pédophile peut être attiré par les filles, les
garçons ou les deux. Il appartient à tous les
milieux sociaux. La grande majorité des
pédophiles sont des hommes et appartiennent à
l’entourage proche de l’enfant. Certains, tout
en éprouvant une réelle attirance pour les
jeunes enfants, ne passent pas à l’acte. Parce
qu’ils se sentent honteux et fautifs, parce
qu’ils ont peur d’être pris ou plus simplement
par respect pour l’enfant. Dans la mesure où ils
ne passent pas à l’acte, ces individus ne sont
évidemment pas coupables vis-à-vis de la loi.
C. P.
L’émergence d’un discours
idéologique
Échanger des fantasmes n’a rien d’illégal. De
nombreux sites francophones sont ainsi dédiés à
la déculpabilisation et à la "réhabilitation"
des pédophiles en tant que "minorité sexuelle"
et plus précisément des "BL" ("boys lovers"),
ceux qui aiment les jeunes garçons. Leur contenu
est idéologique et se veut rationaliste. On y
demande, par exemple, l’abaissement de la
majorité sexuelle à 12ans. Il existe un
"Manifeste du boys lover". Son auteur n’hésite
pas à faire passer les pédophiles pour des
rebelles agissant contre l’ordre établi et les
bonnes mœurs de la société bourgeoise dans
laquelle la sexualité de l’enfant est "bridée".
| C’est pour stigmatiser ce type de discours
que le site quellesconnes.com (parodie acide des
magazines féminins qui fait rimer féminisme et
humour) a planché et créé des affiches
grinçantes. "Nous avons visité ces forums où
discutent des pédophiles. Certains ont
vraisemblablement connu la prison, d’autres
parlent ouvertement de leurs relations
amoureuses avec de jeunes garçons de 10ans et de
leur irrépressible désir de passer à l’acte.
D’autres encore se disent pédophiles
abstinents." Selon quellesconnes.com, ces forums
n’ont aucun but thérapeutique: "Au contraire, il
s’agit d’une scène où les pédophiles aiment à
s’exhiber et à provoquer avec des phrases du
genre: Si on nous interdit d’aimer les enfants,
il n’y aura plus personne pour s’occuper de la
petite enfance."
Selon les cyberféministes, le vrai problème
se trouve dans le manque d’encadrement: "Où peut
se tourner un jeune qui prend conscience de ses
pulsions pédophiles, alors même qu’il lit dans
tous les médias qu’il est un monstre?" Et de
conclure: "Il ne faut jamais laisser son enfant
surfer seul sur la Toile." Même si cela est
marginal, certains pédophiles entrent de cette
façon en contact avec eux.
C. P. |