
L'article de Marc Laimé et Arno a déclenché moult réactions souvent violentes dans les forums. C'est assez compréhensible, puisque ses auteurs sont eux-mêmes au centre de ce qu'ils dénoncent : Arno, vieux dinosaure (pas mort !) du Web indépendant, allié avec Marc Laimé, un genre de jeune opportuniste qui, il y a quelques mois, disait encore les plus grosses bêtises sur le Web indé dans un hors-série du Canard Enchaîné, ça a de quoi déchaîner les passions et les jalousies ! Malheureusement, l'article de Laimé et Arno était en fait peu explicite. Il ne fonctionnait que par allusions compréhensibles, a priori, uniquement des initiés. Paradoxalement, c'est sur les forums, et non dans l'article, que les langues se sont déliées et que l'on put lire quelques indices très intéressants. C'est à partir de ces infos, et de quelques autres sources que nous mentionnerons, que nous proposons notre propre analyse. Evidemment, un certain nombre d'informations nous manquent probablement pour parfaire les détails de ce petit essai. (NB : l'expression « idiots utiles » du titre provient de Marc Laimé lui-même. Nous l'avons reprise par jeu et par provocation.)
Marc Laimé et Arno disent : « Publication de livre, carrière de journaliste spécialisé, participation à des colloques, rapports réalisés pour des instances officielles, prise de pouvoir dans des associations, demi-jobs à demi-quart de plein temps pour aider les copains à prix d'ami, chroniques dans la presse, création d'associations, de coopératives « solidaires »... » Nous ne voulons pas juger ici si telle expression renvoie vraiment à un bénéfice personnel - chacune des actions évoquées a pu être menée dans un souci d'efficacité idéologique, comme par recherche d'un bénéfice personnel, ceci sans qu'on puisse de l'extérieur discerner la vérité avec certitude. Nous ne chercherons donc pas à trancher ce genre de questions, qui par nature implique d'être très proche des personnes concernées. Cependant, il semble, en creusant un peu, que la phrase sus-citée soit directement destinée à d'autres membres du Minirézo. Y a-t-il des dissensions ou des batailles d'influence au sein de ce petit groupe ? En tout cas, on constate que le rapprochement entre ces allusions et les activités de certains membres du Minirézo est relativement opérante :
Cependant, les activités citées ci-dessus sont, en elles-mêmes, à notre avis peu répréhensibles. Elles le deviennent, bien évidemment, si elles s'inscrivent dans un plan de carrière consciemment réfléchi - ce sur quoi nous nous sommes gardés de statuer. La suite est plus intéressante.
On remarquera que ce que nous appelons ici Net indépendant porte en fait plusieurs dénominations bien distinctes, chacune étant défendue toujours peu ou prou par les mêmes acteurs. Il serait intéressant de faire l'analyse détaillée des champs sémantiques impliqués, mais nous nous contenterons ici d'un petit résumé rapide :
Le Net indépendant se compose d'une myriade d'associations, organisations, coopératives, entreprises et collectifs, mais on peut isoler un certain nombre d'acteurs qui sont à l'heure actuelle en ligne de mire (outre le Minirézo dont nous avons déjà parlé ci-dessus). Il y a tout d'abord Gitoyen, qui est un GIE nouvellement créé. Un GIE est un Groupement d'Intérêt Economique, ce qui veut dire plus clairement un regroupement d'autres personnes morales afin de mettre en commun (« mutualiser » est un terme souvent employé dans les milieux désireux de reconnaissance éthique), le plus souvent, des investissements. Dans le cas de Gitoyen, les associations et entreprises membres louent ensemble un emplacement dans une salle machine réservée aux opérateurs, afin d'avoir accès aux tarifs normalement réservés à ces derniers. Le gain obtenu est énorme : un facteur compris entre 10 et 50 par rapport à la location, par chaque membre du GIE, d'une liaison spécialisée ! La création de cette structure apparaît donc amplement justifiée. Quant à la justesse de l'utilisation des ressources achetées en commun, elle ne peut s'apprécier qu'à l'aune de la nature des membres du GIE :
On ne peut donc nier que la majorité de ces membres sont peu susceptibles de « dérives », qu'elles soient politiques ou économiques. Reste la question de Netaktiv et Placenet, acteurs nouveaux ou quasi inconnus. Toutefois, Gitoyen est actuellement la cible des attaques d'IRIS (Imaginons un Réseau Internet Solidaire, via notamment sa liste de discussion à expression modérée), qui lui reproche de faire entrer le « marchand » dans l'arène du « non-marchand ». Quelles sont donc les motivations d'IRIS dans cette bataille ? Là nous devons avouer que nous manquons d'informations. Il semblerait que de vieux différends personnels existent entre, d'une part, le bureau d'IRIS (et sa présidente Myriem Merzouki), d'autre part, certains fondateurs de Gitoyen comme Laurent Chemla. Mais il ne s'agit probablement pas d'une raison suffisante, d'autant qu'il serait d'une grave légèreté de se laisser emporter par des rancoeurs personnelles à propos de projets aux enjeux aussi importants. Un deuxième front du Net indépendant se situe du côté du Secrétariat d'Etat à l'Economie Solidaire, à propos duquel nous préférons vous renvoyer à l'article suivant, qui décrit avec précision les manoeuvres du Secrétariat d'Etat, et les conséquences qu'elles peuvent avoir sur les acteurs impliqués. Les participations au forum de l'article en question nous montrent d'ailleurs indirectement les conséquences déjà réelles de l'action du dit Secrétariat : ainsi l'Autre Net et Ouvaton (ou tout du moins certains membres de ces structures) semblent avoir du mal à convenir des compromissions que risque d'impliquer leur attitude. D'autres intervenants anonymes ont également réagi avec une irritation quelque peu incongrue eu égard au caractère factuel de l'article, ce qui tend à prouver que l'auteur a sous-estimé l'ampleur du problème. On remarquera même que c'est Ouvaton qui héberge les forums de discussion sur la net-économie « solidaire », forums dans lesquels on peut également retrouver des messages de membres de Globenet et l'Autre Net, ainsi que du Secrétariat d'Etat. Voilà donc un exemple, hélas omis par Marc Laimé et Arno, de ce qui peut arriver réellement, et non simplement hypothétiquement, en termes de « capitalisation » ou « récupération » (mots que nous employons car ce sont ceux qui reviennent sans cesse dans la bouche des auteurs sus-cités, mais que nous préférons cependant mettre entre guillemets à cause de leur caractère brutal et doctrinaire). Un troisième front du Net indépendant se situe du côté des webzines. En particulier, uZine par son succès est la cible du ressentiment d'un certain nombre d'autres « acteurs de la liberté d'expression ». Ainsi Kitetoa, webzine sur la sécurité informatique, s'est fendu d'un communiqué suite à un article d'Arno à propos du Web indépendant. On ne manquera pas d'autre part de constater l'abondance, sur les forums d'uzine, des messages acerbes de Doc Martine alias « GrossepOOf », webmestre de QuellesConnes, une parodie de portail féminin. Quels sont les reproches adressés, de manière plus ou moins voilés, à uZine ? Globalement, de porter d'une certaine manière le drapeau hypothétique du Web indépendant, et de monopoliser l'attention des médias sur un phénomèné éditorial localisé et non sur l'ensemble des sites indépendants (dont, on s'en doute, ceux réalisés par ceux qui émettent ces reproches). On ne peut évidemment éluder de telles remarques, qui ont une part de vérité; par contre il nous paraît que c'est se méprendre que de supposer une intentionnalité dans cet état de fait : car quand on produit un grand nombre d'articles, souvent bien construits et instructifs, qui plus est avec possibilité pour les lecteurs de contribuer et réagir sur le site même (ce qui n'est pas toujours le cas des autres webzines), il paraît difficile d'échapper à une certaine médiatisation et une concentration des regards sur soi, même à son corps défendant. Il demeure, bien sûr, que cette centralisation de l'attention publique et médiatique consitue un problème et une faiblesse stratégiques de taille, qu'il serait critiquable, de la part du Minirézo, d'ignorer alors que cela constitue un danger pour l'ensemble du Net indépendant.
Cette analyse est bien évidemment incomplète. On aurait pu ainsi parler des risques de dérives « à la SOS Racisme » évoquées par Antoine Pitrou dans un forum, mais qui ont été reprises et développées par Marc Laimé et Arno dans leur dernier article. Cependant, nous pensons qu'il aura été utile de faire partager aux autres lecteurs les informations que nous avons pu glaner ici et là. Nous espérons également contribuer à faire naître un débat, en-dessous de cet article, qui sera plus serein que les réactions compréhensiblement épidermiques à la suite des écrits trop elliptiques de Laimé et Arno.
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